De la servitude moderne

Film documentaire de Victor León Fuentes, adaptation du livre du même nom de Jean-François Brient (éditions Épervier, 55 pages). Le film est disponible en version intégrale, gratuitement, en plusieurs langues.

Le film et le texte sont soi-disant diffusés hors des circuits traditionnels et ont pour vocation à rester gratuits. Les auteurs incitent donc à le copier et à le diffuser autant que faire se peut. On trouve pourtant le livre sur les sites de la Fnac, Amazon, Priceminister, LesLibraires.fr, Chapitre, Decitre, etc. avec une préface de Yannis Youlountas, au prix de 5€, alors que sur la dernière page du pdf disponible sur le site officiel, est indiqué : « Le livre et le DVD qu’il contient sont totalement gratuits, ils ne peuvent en aucun cas être vendus. Le texte peut être librement reproduit, partiellement ou en totalité. La lutte contre la propriété privée, intellectuelle ou autre est notre force de frappe contre la domination présente »

L’impression d’un livre n’étant pas gratuite et les personnes qui travaillent dans les circuits littéraires ne souhaitant certainement pas jouer le jeu, on peut comprendre que ce livre est en vente. La question que je me pose est :

Y a-t-il outre la préface de Youlountas, un autre texte que celui disponible sur le site officiel ?

Une autre question me vient naturellement :

Est-ce que ce site delaservitudemoderne.org présenté comme le site officiel du livre et du film sur wikipedia est bien le site officiel en question ?

Pour l’instant on le saura pas. Mais c’est tout de même des choses que je trouve importantes, lorsqu’on fait passer un message altruiste, indiqué clairement et explicitement, faire l’inverse est quelque peu déconcertant. Voici ce film, qui soudainement me laisse perplexe alors qu’il avait énormément de valeur pour moi avant que je ne fasse ce petit travail de recherche en profondeur. Il n’en reste pas moins grandiose et hurlant de vérité.

L’avaloir

Trou noir des trottoirs noirs happant tout ce qui file
Ravin des trottoirs gris sans barrière ni margelle
Avaleur d’ovins avinés des matins vils
De ces villes fatiguées bitumées, rebitumées
Destin funeste de restes d’emballages de macdos
Perdus entre deux bières dont les trois dernières gouttes
Sont venues se mêler aux flots du caniveau
Dévorés par ces bouches diaboliques insatiables,
Des navires de fortune, comme Charon naviguant
Atteignant éreinté l’entrée rance des Enfers
Sur une coque de papier pliée par un enfant
Qui l’a laissée partir, au gré du doux courant…

Et elle a parcouru des centaines de pas
Tournant aux angles droits des ruelles monotones
Évitant soigneusement les dangers et les chats
Des gouttières de l’espace urbain triste et aphone
Inventant l’aventure dans cette indifférence
Caractéristique du badaud pressé, de cuir chaussé,
Souliers claquants dans les journées grises comme sa vie
Sourire absent de son visage, fermé. Elle le connaît.
Elle l’ignore, le snobe, zigue-zague entre ses basques
Voit de loin son regard, vidé de toute substance,
Glisse sans s’en soucier le long des briques mouillées,
Existence éphémère l’espace d’un instant bref,
Un instant qui n’a pas d’importance pour une vie…

Au bout de tous les flots il y a l’océan
Visé par les marins des fleuves et des rus
Rêvé par les poètes des bas fonds et des rues
Fouetté par les tempêtes, déchaîné par les vents
Assis là, il s’endort, la pluie ne lui fait rien
Il est vieux l’animal, il ne compte plus qu’en vain
En vingt en cent en mille, en milliers de barriques
Et il s’endort un peu, l’océan léthargique
Sous les yeux occupés des terriens de surface
Des animaux hagards terrifiés par la fête
Où le cuir et l’humus s’épousent au son des basses
L’énergie dépensée en somme pour le néant
L’égoïsme typique des sensations trop fastes
Les relents déshumanisés d’un son lancinant
Les regards vicieux des salauds qui passent
Sur leurs trottoirs noirs, surface fine d’apparence
Qui se vident en chiottes sales d’un prompt tirage de chasse,
Dans l’avaloir crasseux de la connerie des hommes.

Image : CC BY SA Robert Lawton