Jugement et ordre de priorité

Considérer que quelqu’un juge les autres, c’est aussi juger. Lorsqu’on souhaite sortir de cette logique de jugement, d’évaluation de tout ce qui nous entoure – et de tous ceux qui nous entourent – il est nécessaire d’y réfléchir suffisamment pour réussir à le faire convenablement. L’éducation occidentale impose le jugement partout, on nous apprend à le faire dès l’école primaire par le système de notation et le classement des élèves selon leurs notes. Certains et certaines d’entre nous ont compris que ce comportement était destructif. J’ai souvent entendu dans le discours de personnes qui souhaitaient sortir de cette logique comportementale, dire « je ne juge pas ». Alors qu’ils le faisaient malgré eux, ils continuaient à le faire, sans s’en rendre compte. Le simple fait de dire que des personnes jugent est un jugement (duquel je ne m’apercevais pas auparavant).

Lors de ce travail sur moi qui vise à abandonner le jugement, travail dans lequel je suis toujours actuellement, j’ai commencé par le déni. Tout en étant conscient que juger n’est pas constructif, je disais que c’était naturel. Je suis occidental, et j’ai eu cette éducation dont je parle plus haut, qui invite, oblige même, à tout juger. Et je contredisais les personnes qui m’expliquaient qu’il ne fallait pas juger en leur disant qu’elles avaient juste un problème d’interprétation. Je leur disais : « On peut juger, car c’est naturel, c’est condamner qu’il faut éviter de faire. » et je me trompais – le déni. Car c’est bien le jugement en général, qu’on peut aussi appeler « évaluation », qu’il est intéressant d’abandonner au profit d’autres comportements plus ouverts. Il m’a fallu du temps pour comprendre ça.

Quand on prend conscience que le fait de juger tout ce qui nous entoure est destructif, on commence à se rendre compte qu’on le fait tout le temps, et il se peut qu’une forme de culpabilisation apparaisse lorsqu’on se surprend à le faire, mais généralement, la culpabilisation intervient uniquement quand ce jugement est négatif, et on s’autorise toujours à le faire de manière positive, on peut même aller jusqu’à se dire qu’un jugement positif n’en est pas un… Considérer que quelqu’un est « quelqu’un de bien » a beau être positif, ça n’en est pas moins un jugement. Il est tout à fait possible de désapprendre ce comportement. On n’a pas à culpabiliser de juger, mais pour arriver à cesser de le faire, on doit dans un premier temps repérer les moments où on le fait. Par la suite, plus on s’en rend compte, plus on est capable d’éviter de l’exprimer. Sauf qu’on continue à le penser. Par la suite, le repérage se fera de plus en plus en amont alors qu’au départ il se faisait en aval, autrement dit après l’avoir exprimé. C’est de la vigilance cognitive. Et cesser de juger n’est ni plus ni moins qu’une prise d’habitude. La plupart de nos comportements, qui sont tellement incrustés dans notre manière d’être qu’ils sont inconscients, sont des habitudes toutes simples. Et l’être humain est tout à fait capable de perdre une habitude, même inconsciente, en étant vigilant.

Le jugement est le résultat d’associations d’idées. La pensée fonctionne ainsi, c’est une suite d’associations d’idées qui va très vite. Pour cesser de juger il faut vraiment prendre le temps de s’écouter penser, de réaliser lorsqu’on associe une idée à une autre et qu’on aboutit à une évaluation. Il y a un ordre de priorité, des étapes à passer une par une, afin de réussir à mener à bien cette entreprise. J’entreprends de cesser de juger, et je commence par m’écouter parler. Lorsque je me prends à exprimer un jugement, je prends conscience de mes paroles. Une fois que j’ai l’habitude de me rendre compte de ces paroles, je peux commencer à surveiller mes pensées et à repérer les moments où elles aboutissent à un jugement. Et petit à petit, j’en viens d’abord à ne plus l’exprimer. À ce stade, je continue à le penser, mais je ne le dis plus. Une fois que cette habitude est prise, alors je peux passer à la suite : par la vigilance sur mes associations d’idées, je comprends comment j’en viens à penser cela, et je finis par ne plus le faire. Ainsi, je peux bien mieux écouter les autres, et me concentrer sur l’empathie et la compassion.

Toutes les choses de la vie correspondent à des ordres. Il y a seulement deux types d’ordres : l’ordre de grandeur, et l’ordre de priorité. Ça, c’est quelque chose qu’on n’apprend pas à l’école. Et c’est bien dommage d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet. Une fois qu’on a compris ce fonctionnement humain, on peut savoir à quel type d’ordre correspond telle ou telle chose. C’est une réflexion très utile, car elle va aider à bien mieux comprendre toutes ces choses qui nous entourent. Et à beaucoup mieux nous comprendre, que ce soit les uns les autres, ou nous-même.

Je terminerais par l’extrait de ce livre :

« Réfléchissez aux différents sens qu’on peut donner à ce mot « ordre » : ordre de priorité, ordre de grandeur. « Ordre » est une traduction du mot « dharma ». C’est un terme très riche, avec ses nuances et ses sens dépendant plus ou moins les uns des autres.

Il faut que vous ayez le sens de l’ordre ; c’est impératif. Il ne s’agit pas seulement de savoir dans quel dossier vous avez mis tel papier et dans quel tiroir vous avez mis le dossier en question mais d’un ordre mental. Quel est l’ordre de priorité ? Quel est l’ordre de grandeur ? De cette manière-là seulement, vous pourrez arriver à progresser. Mais cela concerne aussi l’ordre au sens le plus concret et le plus matériel du mot et une discipline indispensable doit vous guider.  »

Arnaud Desjardins, Un grain de sagesse, chapitre « Pas d’excuse »

Mes pensées éphémères

Ce soir était comme les autres, aussi sombre et aussi vulgaire,
Je n’arrivais pas à m’endormir et je commençais à penser,
Les souvenirs se bousculaient, se chassant entre eux, éphémères,
Ne voyant seulement de mes pensées que d’infimes particules de poussières.
C’était des petits bouts de moi, de ma vie bien trop longue et amère,
Qui revenaient doucement à la surface, me noyant davantage dans ce monde obscur,
Comme une sorte de disque ressassant le même refrain beaucoup trop dur
À surmonter et pas facile à effacer de ma mémoire.
Horrible passé, quand cesseras-tu de me harceler ?
On m’a bien dit de vivre « ici et maintenant »,
On me l’a répété, répété, répété…
Tellement répété que mon subconscient l’a peut-être mis de côté
Alors que cela devrait être une priorité
Mais je suis comme ça, incohérent, je l’admets volontiers !
Que mes pensées me poursuivent à jamais et ce jusqu’à l’éternité.
Mais de ce jour, je me suis réveillé pour vivre dans un présent
Si éloigné de cette improbable et difficile réalité
Car mes disquettes ont été tant et tellement formatées
Qu’elles sont un peu défaillantes, bien trop usées…
Il me faut me ressourcer d’un passé que je peux et dois oublier,
Pour vivre un présent bien réel,
Mais moi j’ai toujours rêvé de toucher le ciel
Si bleu, un bleu qui m’émerveille et qui me paraît irréel,
Parfois vermeil, parfois éther, parfois même couleur de la Terre…
C’est alors que, de mon réveil, je me sens revivre d’un amour éternel
Pour l’univers entier dessiné au crayon de papier
Qui d’aucune utilité ne devrait être chiffonné telle une page blanche
Prête à recevoir des mots qui, mis bouts à bouts
Deviendraient des phrases poétisées.
C’était un soir comme les autres, mais mes pensées m’ont fait réaliser
Que vivre au présent me ferait m’endormir plus paisiblement,
Alors j’ai jeté mes souvenirs, oui je les ai oubliés…
Et à ce jour personne ne m’interdit de rêver, de penser, mais d’avoir goûté
Au présent a redonné un sens à ma vie
Car je sais que c’est à moi de la dessiner.
Éternellement et a jamais j’ai terminé la destinée
De mes pensées les plus éphémères.

Poème à 4 mains écrit avec Laura de L’ ECRIN DU COEUR

Image : CC BY SA Nevit Dilmen

Réflexion parmi d’autres

La pensée est l’expression de la liberté
Elle est au soi ce que la tête est au corps
Si on pouvait entendre celle de chacun
On se noierait dans un grand maelström de bruit
Car il y a ceux et celles qui hurlent en silence
Entre ceux et celles qui désirent consommer
Et puis tous les rêves du grand amour
Toutes les réflexions très personnelles
Et les remises en question radicales
Et aussi les cercles vicieux de haine
Sans compter les certitudes d’avoir raison
Le mépris qu’on peut déchiffrer dans les yeux
Les « je t’aime » que d’aucuns ne diront jamais
Et tout le reste…
Et heureusement, on est seul dans sa propre tête
Où se bousculent parfois des songes à cent à l’heure
Des contradictions et des conclusions houleuses
Qu’on nourrit en se les repassant à l’infini
Jusqu’à ce que l’heure de la mort sonne
Alors on s’aperçoit parfois qu’on n’a rien compris
Qu’on a toujours glissés sur des pentes trop rudes
Fourvoiement interminable et répété
Je n’aurais peut-être pas assez donné
Ni reçu…
Ni fait.