Chute pas libre

Quand la passion s’estompe, l’impatience aspire et trompe,
L’estime passe en second plan, l’ennui pousse à lâcher la rampe,
Quitte à tomber en désuétude, ou à se prendre une bonne trempe,
Dégringoler sans inquiétude, ou à descendre par une trappe,
La chute est progressive et douce, ou au contraire, elle frappe :
Elle est soudaine, tout schuss, elle peut secouer fort les tripes,
Je la préfère légère, sans angoisse, mais elle me tire, elle m’agrippe,
Elle provoque des vertiges et rétrécit l’espace, lentement il s’évapore,
C’est « l’écume des jours » sans préface, du Vian qui sort par tous les pores.

Image : libre de droits – Hendrick Goltzius (La chute de Phaéton)

Vol plané

À l’aurore des cœurs, à l’aube des matins,
Derrière l’horizon se cache le destin,
À l’abri des regards, à l’abri du hasard,
Mais aussi des départs.
Clé en main, il ne cherche qu’à nous échapper,
Harmonie et amour l’accordent volontiers,
En quelques notes douces, un opéra entier,
Rédigé sur papier.
C’est dans ses partitions que se trouve l’abîme,
Happant tous les amants de ses parfums intimes,
Éternisant les jours des couples inhérents,
Sentiments violents.
On ne peut décider de le suivre, en survivre,
Non qu’il soit piège vil, c’est lui qui nous délivre,
Écorchant les cœurs durs de ceux qui le refusent
Vainement, par des ruses.
Être amoureux ou pas ? Voilà donc la question,
Pour que vibre au summum l’alchimie des passions,
Ou que s’étale en flaque la belle souffrance,
Unique mais immense.
Rêve ou réalité, à savoir quoi choisir,
Amère est l’affliction, trompée par les loisirs,
Mouillée est la vision, quand l’autre part trop loin,
Oublier le besoin.
Unifiées sont les âmes, quand les auras se touchent,
Réunis en un seul, quand se mêlent les bouches,
Tout d’un coup les détails n’ont plus grande importance,
Outrepassés, ils dansent.
Rêver à ces moments fait trembler notre souffle,
Réaliser qu’ils sont une illusion l’essouffle,
Il ne faudrait jamais atterrir sur la Terre,
Dormir, portés par l’air.
Et sur un nuage, naviguer dans le ciel.

L’Amour véritable

Le torride sentiment de fascination ultime qu’on ressent lorsqu’on croit aimer quelqu’un est néanmoins bien loin de l’Amour vrai, celui qui se vit et grandit au quotidien.
Car la Passion ne dure, elle murmure un peu, et s’en va sournoisement silencieuse, et l’on ne s’en aperçoit souvent qu’une fois qu’elle est bien loin, trop pour qu’on la rattrape.
Et les êtres s’éloignent les uns des autres telles des milliers de barques sur un océan écumé, chacune de son côté, croisant parfois d’autres barques échouées, dérivant aux quatre vents.
Le voyage qu’ils vivent alors est long et douloureux, la souffrance est intense et n’a d’égale que les histoires suivantes qui ne tirent de leçon que sur les promesses de ne pas recommencer en faisant les mêmes erreurs, mais la vie en est souvent une suite interminable, et c’est avec un autre qu’ils continuent inlassablement, qu’ils reproduisent le même tableau avec les mêmes pinceaux, et les mêmes couleurs, en ayant l’impression d’agir différemment.
Jusqu’au jour où ils comprennent, où tout devient limpide, et que la remise en question est si nouvelle que l’histoire suivante est la dernière.
Qu’ils goûtent au bonheur.
Qu’ils commencent à vivre, peut-être pour la millième fois, mais une fois pour toutes, l’Amour le plus fort qu’ils n’aient jamais vécu, celui qui surpassera tous les autres, tant et tellement qu’ils en oublieront tout ce qui s’est passé avant.
Le partage qui s’ensuit est inégalable, l’échange n’a pas d’autre valeur que celle de l’Amour, la plus grande qui existe sur cette Terre désolée, sur laquelle ceux qui souffrent sont légion.
Ils rejoignent alors une minorité, qui ne s’étendra jamais vraiment car les humains sont aveugles et avancent en vain, dans autant de directions qu’il est possible d’en tracer, en se rentrant parfois les uns dans les autres dans des chocs douloureux, en se frôlant aussi d’autres fois dans des caresses insoupçonnables qui leurs procurent frissons et sensations profondes.
Les pages se tournent lourdement, par des efforts intenses, les cicatrices sont de plus en plus larges, les sutures sur les cœurs sont de plus en plus nombreuses, ils s’unissent et se désunissent dans des cercles vicieux qui n’auront de fins qu’avec l’éveil spirituel de leurs âmes qu’ils croient damnées ou maudites, voire inexistantes.
Ou encore ils restent, résignés, et passent des années avec des êtres bien trop différents, se persuadant de n’avoir d’autre choix que celui qui les fait tant souffrir.
Ils s’occupent parfois à changer le monde sans comprendre qu’ils ne pourront jamais sans s’améliorer d’abord…

Image : CC BY FacemePLS

Réapparition

Apparue, disparue, réapparue, partie,
l’inspiration se meurt, renaît et crève ici
dans un bain de cire chaude qui se fige dans le temps,
que l’on vide au burin, la spatule s’éprend
de quelques mots errants, d’un simple sentiment
d’impunité volée aux cœurs meurtris, séchés.
Plus une goutte de sang ne vient les ranimer,
leurs battements trop lents aux rêves désabusés,
les veines s’emplissent pourtant d’une once de rareté
de colère, tais toi donc, jugement essayé
que par un long hiver mon âme s’y est brûlée.
Et la rage en silence s’y lance, à l’air si vrai
que dans un saut trop court elle tombe dans l’oubli
que dans un songe étrange elle qui ne réagit
plus du tout ou si peu, sauf à une note en Si
car le Do vient après, le bon dos averti
en vaut deux si Ré vient, mi-long le Mi s’ennuie
du Fa a fait son nid, on se couche et finit
en Sol ces sons si bons, sur le sol s’épanouit
Mais là ce n’est qu’une ode, le La existe si
passe le manque, s’érode, la fuite tenue en laisse
tire bien trop sur la corde, s’étrangle et puis se lasse
de tout ces mots obscurs, de ces plaies et ces bosses,
tous ces cris sur ces murs, ne s’entendent et ne fussent
que de pauvres murmures, et en passant le vice
s’immisçait doucement dans le mépris constant
des esprits endormis et des verres abritant
des rimes atrophiées et le vin éventé
de sa seule larme amère sans le goût du fruit frais.
Le fruit mort de la fleur réveille les amants
leurs souffrances et leurs pleurs, trop dits, trop redondants.
C’est l’histoire du garçon qui crie au loup souvent,
à tel point que les gens du village l’y laissent,
lassés d’être passés trop de fois, la paresse
a remplacé la chasse faste de ses instincts
par de simples échasses la chasteté atteint
le bon mieux qui remplace le bien fait du destin,
seul le divin dépasse ces notions invisibles
qui ne sont que des passes, des valeurs indicibles
elles vous seront acides, elles vous feront trembler
de frissons qui évident la moindre des pensées.

Image (cc) : Quentin Verwaerde – Jean Cocteau, 1889-1963, « Cercle de perpétuelle apparition », 1917, bibliothèque historique de la ville de Paris, fonds Cocteau