Lettre d’un gueux

Les soirs d’esprit léger où le sommeil vient comme un voile
S’étaler sur mon corps et m’emporter près des étoiles,
Résident à l’opposé de mes réveils en plein gasoil
Où la haine apposée a avorté la moindre toile,

Que j’avais esquissée la veille, et posé des couleurs,
Au matin c’est du noir, du gris, mis à coups de douleur,
Le passage d’un scalpel aigri, venu griffer mes heures,
Qui a détruit l’aspect du ciel au fond de mes humeurs,

Du noir que je retrouve, arrogant sabotage étrange,
Qui sans scrupule recouvre le tableau, moi je me mange
Des montagnes de rage à la vision de ce carnage,
Qui fait revivre encore l’ancienne guerre dans laquelle je nage.

Et ça fait des années que ce combat dure dans mon cœur,
Qu’il en devient fané, remis à bas, et ça m’écœure
De constater toujours que quoi que j’fasse, tout ça revient,
Je n’crois plus aux beaux jours, leurs faux enjeux s’en vont au loin.

Les beaux jours sont pour ceux et celles qui peuvent vivre autrement,
Quand j’entends leur pipeau, leur belle chanson d’apôtre ment,
Ils n’sont pas dans ma peau, je n’ai pas leur accoutrement,
Moi j’ai mes oripeaux et ils me vont sinistrement.

Et s’ils pouvaient garder leur joie pour eux ces optimistes,
Que j’entends bavarder semant des potions d’alchimistes,
Faisant des embardées en bons papillons conformistes,
Je pourrais placarder mes maux, émotions alarmistes,

Je pourrais éluder mon mal et l’enterrer, d’autant
Plus que j’ai galvaudé des habitudes au fil du temps,
Car les voir évoluer me décourage à chaque instant,
Ne fait que me polluer ma condition et mes passe-temps,

Si je pouvais seulement goûter à la vraie solitude,
Si je n’avais vraiment pas ce niveau d’inaptitude
À rester simplement avec moi-même en altitude,
Si je ne ressentais pas ces moments de lassitude,

Ce besoin de ces autres qui sont mon enfer, ma hantise,
Cette peur où je me vautre dans le lucre et la fainéantise,
Qui me pousse à détruire mes heures, à en faire l’expertise,
L’illusion de m’instruire, mon cœur crevant de convoitise,

Je pourrais finalement me résoudre à finir le jeu,
Qu’on m’a vénalement imposé comme on jette au feu
Une lettre chiffonnée sans même avoir pris le temps de
La lire auparavant, l’expéditeur étant un gueux.

Montée à pic

Entre le feu et la glace, la maladresse et la grâce,
Entre la chaleur brûlante et la tristesse qui me hante,
Je plane.
J’enchaîne les virages verticaux, parfois en biais et brutaux,
Les jours passent, et les nuits tombent à côté de la corbeille,
À chaque réveil, quand les sons ambiants reviennent susciter mes oreilles,
Il y a une rupture, c’est comme si ce sommeil m’avait volé un morceau de mon futur,
Et mon être immature se rend compte qu’il existe à nouveau,
C’est à chaque fois comme un échec, puis je reviens au niveau,
Cette dissociation est éphémère, mais quand même régulière,
Mes yeux, lentement, acceptent la lumière,
Et la réalité du moment présent,
Ils divaguent dans le vide et le vague, avant de se calibrer,
Aidés par le café dont les tasses sont vidées sans passion.
Les nuits sont pour moi telles une trahison, une prison,
Mon sourire du soir, traduisant le plaisir de m’endormir,
Est subtilisé, transformé par je ne sais quoi,
Et l’enfant en moi se révolte, électrocuté par les volts,
Et les ampères de mes veines engourdies,
Toute cette frivole énergie s’envole, comme perdue,
Dans l’air confiné de mon appartement vide de vie,
Excepté la mienne, qu’à tort je trouve si vaine.

Le pire

Chacune de mes journées a du mal à commencer,
Comme si sous le capot, le moteur était abîmé,
Comme si la batterie était un peu en rade,
Je tourne la clé, ça veut pas démarrer, j’insiste,
Et finalement, ça part dans une bourrade,
Tel un cheval qui s’emballe, c’est la cavalcade…
Parfois j’ai même l’impression que je reste en arrière,
Que mon corps part sans moi, fou et sans muselière,
Et que je suis derrière, les quatre fers en l’air,
Le voyant partir, rétrécir, ne sachant pas quoi faire.

Quelquefois c’est un peu difficile, mais faut faire avec,
Un corps j’en ai qu’un seul, et je fermerai pas mon bec !
Manquerait plus que ça ! Tiens !

Je suis un chien sans laisse, j’aboie mais je ne mords pas,
Je suis une vieille caisse, les freins sont morts, pas le reste,
Je suis un Cheval Vapeur, loin d’être Fiscal, mais j’ai peur…
Un Flash dans une nuit orageuse aux éclairs de stupeur,
Un punk au milieu d’une foule de bobos en statues de sel,
J’ai vécu à Sodome, j’en suis parti sans me retourner,
Seul, j’ai pris un nouveau départ, laissant derrière moi
Le souvenir d’une Méduse mythomane à l’apparence de reine,
Je n’ai pas percé son secret, j’ai refusé de voir son mal en peine,
Sa réalité, et je me suis ainsi sauvé sans même le savoir.
Je suis resté le même, rien qu’à voir toutes ces années noires.

Et le pire est derrière, et le pire est derrière,
Mais je serre les dents et la ceinture de Kuiper est ma limite,
Je suis un pied de chanvre qui rêve de liberté dans une serre,
Un champignon hallucinogène emprisonné dans une cave,
Un ergot de seigle à Pont-Saint-Esprit dans un moulin,
Un champ de pavot afghan brûlé par l’armée américaine.
Et le pire est derrière.

Un matin parmi d’autres

Je déteste me lever, ça me rappelle que j’vis
J’aimerais que ma nuit dur’le reste de ma vie
À peine debout j’me vois dans la glace, j’vois mes yeux
Un d’ces putains d’matins qui s’ajoute à tous ceux
Qui sont déjà passés et j’menfonce dans l’cynisme
J’m’enfonce dans l’ironie, vulgarisme, éthylisme
Vandalisme, verbalisme, sophisme, idéalisme
Fatalisme, illogisme, lyrisme, ces mécanismes
Sont en train d’me vider sans trop en avoir l’air
J’ai des pages à tourner, mais elles sont pas légères,
Elles sont lourdes putain, comment y f’sait mon père ?
Pour supporter tout ça avancer malgré tout ?
J’aime mes amis c’est vrai mais tous les jugements
D’tout un tas d’inconnus me tuent très lentement
Moi j’veux qu’ce soit rapide, on m’regard’ de travers
Pour une coupe de cheveux ou parce que j’ressens
Ce que je n’devrais pas ressentir, selon eux.
Je crois qu’je vais passer à aut’chose parc’que là
J’commence à saturer et vous m’en voudrez pas
Je fatigue j’suis crevé, j’ai des rêves qui s’entassent
Des putains d’illusions qui s’empilent dans la nasse
Qu’est mon putain d’cerveau, qui va bientôt craquer
Et ma clope a pu d’goût j’supporte pu l’temps qui passe
Chaque seconde dure des heures quand chaque instant trépasse
Et y a l’bonheur des autres qui m’rend mauvais ici
Y a tout ce qui déborde, y a tout c’qui s’réussit
Qui défile d’vant mes yeux, et faudrait que j’sourie
Mais y a qu’des larm’de rage qui en sortent ça fait chier,
Ça me gave comme une oie d’mon corps j’suis prisonnier,
Marionnette fatiguée, pantin qu’on fait danser
Qui c’est qui tient la barre dans c’bateau c’est pas moi
Moi j’ai envie d’hurler d’tout envoyer péter
Envie d’tout faire péter, les droites les distribuer
Au lieu de me les prendre une par une de les boire

Réveil

Ça y est, la nuit est tombée sur ce ciel que je ne vois que par un rai de lumière,
Ou à travers les vitres mi-opaques de mon appartement.
Ça y est, le rêve est fini, je me suis réveillé et j’ai retrouvé la suite d’hier,
Quelques mots lus furtivement çà et là, parcourant un écran,
Ce matin fut éreintant tant ma dernière nuit s’étendait cherchant
À ne pas finir, elle durait.
Et ça y est, le café et son odeur emplit l’espace vide, dans ma tête une chanson,
Le lointain des îles et ses mystères, au gré des percussions.
Il fait bon, j’entends des pas au-dessus de ma tête, la vie s’installe doucement.
Envie de t’écrire, de te parler, toi la dernière qui me fait oublier
Mes mortes passions, mes révolutions, mes rêves agités et ma condition.
Alors je vogue, un sourire se dessine et cette fois c’est le mien,
Tout s’explique, tout se révèle, c’est comme un paysage qui se devinait
Et qui maintenant s’offre à mes yeux, au-devant.
J’aime et j’ai aimé, pourquoi chercher à tout expliquer ?
La beauté restera en suspens, elle est là, et je la prends.
La plénitude d’un soupir. La simplicité du vent.