Où est la source ?

C’est mortel, dans ma hutte je plane comme un goéland
Dans le contrevent et sans bouger, avec ma vie qui défile,
J’affûte des armes alphabétiques et poétiques,
La bataille tribale s’organise, c’est le combat de l’esprit,
Face à face, deux parties d’une dualité se provoquent…
Attaque en suspens, le temps se pend à un fil et patiente,
L’instant dure et enveloppe l’occident de son voile oxydé,
L’instant étouffe, l’excédé à bout de souffle éclate en morceaux,
Et ramasse les miettes aux matins de ses nuits éparpillées.
Amour et haine sont inséparables, ensemble elles aiment rester,
Elles se dosent à l’ancienne, dans certaines proportions,
Avec des poids en plomb et une impartialité de fer,
L’ouvrage est alors vendu sur le marché des réactions,
Avec des émotions en prime pour l’ego tenu en laisse,
Ce sont ses friandises, il en ferait un caprice précoce.
Qui tient vraiment la laisse par ici ? Souvent on se demande.
Toutes les humeurs ont une source, c’est ce que dit la rumeur,
Je n’en démords pas, j’en suis même certain, c’est ça !
Et la source devint ruisseau, et le ruisseau, rivière,
Et la rivière, fleuve, et le fleuve… Quel fleuve ?
Celui où des bateaux vivent, s’envolent au loin,
Celui qui passe sous le pont, tu sais ? Le pont…
Et épouse l’océan, se mélangeant au sel en dansant,
Celui-là.
C’est ce fleuve, véloce, qui devient vagues écumées,
Qui frôle les îles tropicales où le chaud soleil s’étend,
Qui s’évapore haut dans le ciel en lui prêtant des couleurs argentées,
Et qui retombe dans le fleuve, ce cycle perpétuel, et tant
Que la Terre existera, ça continuera.
La Terre est ton visage, la pluie c’est les larmes,
Les nuages et les îles, les paysages, sont les humeurs,
Et le fleuve indivisible des mers, le temps qui passe.
Le ruisseau, ton enfance.
Et la source ? Mais où est la source ?

L’avaloir

Trou noir des trottoirs noirs happant tout ce qui file
Ravin des trottoirs gris sans barrière ni margelle
Avaleur d’ovins avinés des matins vils
De ces villes fatiguées bitumées, rebitumées
Destin funeste de restes d’emballages de macdos
Perdus entre deux bières dont les trois dernières gouttes
Sont venues se mêler aux flots du caniveau
Dévorés par ces bouches diaboliques insatiables,
Des navires de fortune, comme Charon naviguant
Atteignant éreinté l’entrée rance des Enfers
Sur une coque de papier pliée par un enfant
Qui l’a laissée partir, au gré du doux courant…

Et elle a parcouru des centaines de pas
Tournant aux angles droits des ruelles monotones
Évitant soigneusement les dangers et les chats
Des gouttières de l’espace urbain triste et aphone
Inventant l’aventure dans cette indifférence
Caractéristique du badaud pressé, de cuir chaussé,
Souliers claquants dans les journées grises comme sa vie
Sourire absent de son visage, fermé. Elle le connaît.
Elle l’ignore, le snobe, zigue-zague entre ses basques
Voit de loin son regard, vidé de toute substance,
Glisse sans s’en soucier le long des briques mouillées,
Existence éphémère l’espace d’un instant bref,
Un instant qui n’a pas d’importance pour une vie…

Au bout de tous les flots il y a l’océan
Visé par les marins des fleuves et des rus
Rêvé par les poètes des bas fonds et des rues
Fouetté par les tempêtes, déchaîné par les vents
Assis là, il s’endort, la pluie ne lui fait rien
Il est vieux l’animal, il ne compte plus qu’en vain
En vingt en cent en mille, en milliers de barriques
Et il s’endort un peu, l’océan léthargique
Sous les yeux occupés des terriens de surface
Des animaux hagards terrifiés par la fête
Où le cuir et l’humus s’épousent au son des basses
L’énergie dépensée en somme pour le néant
L’égoïsme typique des sensations trop fastes
Les relents déshumanisés d’un son lancinant
Les regards vicieux des salauds qui passent
Sur leurs trottoirs noirs, surface fine d’apparence
Qui se vident en chiottes sales d’un prompt tirage de chasse,
Dans l’avaloir crasseux de la connerie des hommes.

Image : CC BY SA Robert Lawton